Continuité du jumelage avec Ouidah – Conversation avec Ernest Montoussamy

Le Voyage scolaire de TMA : continuité du jumelage avec Ouidah – Conversation avec Ernest Montoussamy –

Destination Bénin pour une classe du Collège de Port Louis.

Cette 2ème édition, prévue pour Pâques 2022 est dans la suite logique du jumelage initié par M. Ernest Montoussamy, ancien député-maire de St François et Président d’honneur de l’Association Génération Ti Moun TMA.

C’est l’occasion pour Suzanne Dimosi, Co-Fondatrice de TMA Festival, d’échanger avec lui sur le sujet.

Le jumelage avec Ouidah : la démarche altruiste d’Ernest Montoussamy

SD : Vous avez élaboré une réflexion et une philosophie en prenant conscience que la Guadeloupe était un microcosme aux multiples racines, cela vous a forgé une pensée.
L’homme jeune que vous étiez  était déjà dans cet état d’esprit-là ? comment avez-vous choisi votre métier d’enseignant. Quand vous regardez votre vie, votre parcours, quel est le lien entre tout ça ?

EM : La réponse est en fait le résumé de ma vie. J’ai été à l’école de la vie très tôt, du fait de mes conditions de naissance. J’ai vécu toute mon enfance dans un sac en jute, j’ai mis des chaussures aux pieds à l’âge de neuf ans pour aller faire ma première communion. Quand, à l’école, j’ai appris que le marxisme pouvait aider à lutter contre les injustices, la misère et la pauvreté qui me marquaient depuis l’enfance, alors je n’ai pas hésité à embrasser cette doctrine, sans pour autant oublier ce qui a toujours été très fort chez moi : la force de mon esprit. J’ai toujours été porté par celle-ci. On l’appelle comme on veut, c’est peut-être le divin, mais quand je regarde les étapes de ma vie, je me dis que j’ai eu beaucoup de rendez-vous avec le hasard.

Le spirituel m’a toujours porté. Je suis né dans cette case, de la naissance à aujourd’hui, c’est une continuité autour d’un combat, mais un combat autour de l’humanité, autour de l’universalité, autour de la spiritualité…

En parlant de « miracle » : j’ai été député de la Guadeloupe en 1981, sans être élu local, pas même un conseiller municipal, ce qui paraissait rare, voire même jamais vu dans l’histoire de la République. De quoi cela relève-t-il ? Je ne sais pas, mais pas du naturel en tout cas.

A vingt ans, je ne veux pas aller faire la guerre en Algérie. Je m’adresse à la Déesse Kali puis, après trois nuits sur le bateau, une voix me parle et me dit, à deux reprises, « cesse de manger et tu n’auras pas faim ». Je ne cesse pas de manger tout de suite, je reste deux jours et la phrase raisonne dans ma tête. Je cesse de manger, trois ou quatre jours après, le bateau arrive au Havre. Je suis à Rueil Malmaison, je ne peux plus tenir debout. Les autorités militaires se penchent sur mon cas. Ils disent que je fais une grève de la faim alors que non, mais que je n’ai simplement pas faim. Toute la médecine militaire est à mon chevet, on ne comprend pas, je tombe à 41 kg. Ma tension est à 5.6, les médecins sont stupéfaits, on me met sous perfusion, la situation n’évolue pas et l’autorité militaire est obligée de me renvoyer chez moi. Au final, je n’ai pas fait la guerre d’Algérie et on a signé les accords d’Evian quelques mois après.

De fait, tout en n’étant pas pratiquant hindouiste, je remercie la Déesse. Pour finir, en 1963, l’administration militaire me rappelle et je fais mon service militaire en Martinique et en Guyane.

Quand la spiritualité est présente tout au long de votre vie, vous ne pouvez pas être indifférent à ce qui vous entoure. L’instinct, c’est de se pencher vers les autres, c’est de vivre avec les autres et chercher à vivre ensemble. Ce qui fait que je suis arrivé là, c’est un cheminement. Je suis parti de rien, pieds nus. Je partais d’ici pour aller à l’école au Moule, à pieds, à 12 km, à l’époque sans voiture. Il n’y avait rien et pas de Collège à St François, il était au Moule. J’ai été obligé d’aller jeter des pots de chambre pour pouvoir avoir à manger et être logé là-bas. J’ai fait ma scolarité et mon chemin : le baccalauréat en candidat libre, un diplôme universitaire en études littéraires puis 1 année à la Sorbonne. Mon investissement sur ce plan-là n’a pas été énorme, mais dans la pratique des choses, dans la pratique de la vie, il a été extraordinaire. J’y ai appris, j’ai écrit un livre d’ailleurs (qui sortira peut-être un jour). Autour de moi, il n’y avait que des analphabètes, qui ne savaient ni lire ni écrire et j’ai appris à des centaines de gens à signer et ainsi lutter contre cette formule dégradante et odieuse « ne sait pas signer ».

…qui se poursuit avec TMA dans la même logique humaniste et hors de toute considération politique

Signature de l’accord de jumelage du 9 septembre 1993 par Mme Noélie APITHY pour Ouidah et M. Ernest MONTOUSSAMY, Maire de Saint-François et initiateur du jumelage.

SD : La première édition du voyage scolaire a été réussie parce qu’on a été porté par ta volonté, on a senti qu’il y avait quelque chose qui était construit, avec de l’émotion et avec beaucoup de conviction.

On en est à la deuxième édition, merci de nous avoir soutenus. Beaucoup de personnes, au départ, ne pensaient pas, n’imaginaient pas qu’on puisse réussir à emmener les enfants d’ici à l’école en Afrique. C’est pour cela que je dis que lorsqu’on est porté par une volonté humaniste, on réussit à aller au bout de ce qu’on veut réaliser.

Il est important de t’entendre et d’entendre des gens qui ont réfléchi à cela, en montrant que c’est possible. Les enfants peuvent y aller parce que c’est pour leur bien, ça va leur apporter quelque chose. C’est d’ailleurs ce qui permet tous les jours, même les jours de découragement, d’avoir envie tout de même d’avancer.

EM : Cette initiative est porteuse d’espérance. Il n’y a qu’à voir comment elle a transcendé les clivages. J’ai jumelé et mon adversaire politique (feu Laurent Bernier) a jugé utile de poursuivre sur cette voie, parce qu’il avait compris comme moi-même, que le jumelage ne s’inscrit pas dans un clivage politique. Et les enfants de sa commune, de toutes origines d’ailleurs, se sont retrouvés en Afrique. IIs ont pu concrétiser, non pas au niveau de l’écriture, mais au niveau de la pensée, une page de l’histoire qui était très souvent imaginaire dans leur tête.

Ça a été du concret. Ils ont trouvé des frères, des sœurs, ils ont trouvé la terre africaine, ils ont trouvé des pages d’histoire et un certain nombre de choses qui sont constitutives de ce qu’ils sont, même si parfois on a tendance à être dans un monde qui ignore tout.

C’est fondamental et je crois que ce jumelage avec ces deux étapes successives : le jumelage d’origine, puis la continuation avec l’ancien maire de St François, est un beau sillon qui se poursuit aujourd’hui avec la ville de Port Louis. Si fondamentalement, on se réfère à la politique, on se rend compte que le jumelage débouche sur une réconciliation de la pensée : moi j’étais un homme de gauche, Bernier était un homme de droite, et Hubert, est de tendance indépendantiste. Tout le monde se retrouve dans le jumelage. Ça montre bien qu’il n’obéit pas à des critères de bas étages.

Déjeuner à l’Hôtel Diaspora de Ouidah – Pâques 2019 – Remise de la lettre de demande de renouvellement de jumelage entre Ouidah et St François en présence de l’adjoint au Maire et de Mme Aude Cioly-Drely, documentaliste du Collège Alexandre Macal qui a remis la médaille de la ville.

SD : Que souhaiteriez-vous que l’on dise à cette nouvelle équipe de Ouidah qui accepte ce renouvellement de jumelage ? La médaille de la ville leur a été donné par Laurent Bernier et ils souhaitent venir concrétiser ce renouvellement.

EM : Je pense qu’il y a une nécessité à faire vivre le jumelage. Une pierre a été posée en 1993. Le temps passe mais le projet ne fait pas soi. Aller vers un projet de coopération est quelque chose qui est faisable. A partir du moment où les liens sont renoués, la dynamique va être recrée et on arrivera à vraiment concrétiser ce jumelage.

Non seulement les collectivités peuvent intervenir pour aider, mais sur le plan relationnel et scolaire, on peut aussi organiser des choses. Certaines sont possibles : on parle de livres, de bibliothèques… cela ne relève pas de l’infaisable.  L’essentiel aujourd’hui, c’est que cette volonté de faire vivre le jumelage s’affirme et qu’on ne reste pas dans des échanges administratifs.

SD : Je vous laisse le mot de la fin concernant le contexte, le voyage, la transmission, les enfants…

EM : Je ne peux qu’exprimer une espérance. Je considère qu’on est sur la bonne voie. Ce qui a été fait est louable et porteur d’avenir. Je souhaite que cette initiative puisse se poursuive.

Je salue avec beaucoup de bonheur ce qui va se passer à Port Louis. Je considère qu’aujourd’hui amener la Guadeloupe à s’ouvrir sur l’Afrique, comme elle s’ouvre sur d’autres pays, sur d’autres mondes, c’est presque un devoir. C’est une initiative qui obéit à l’universalité, l’humanité, et peut empêcher l’homme de s’isoler, de s’enfermer, car on touche à un autre monde, voire peut-être un grand monde. Il est évident qu’on a besoin de ses racines, de toutes ses racines pour être soi-même et épanoui.

Et quand, dans la commune de St François, à ses trois entrées principales, j’ai placé Gandhi à l’Ouest, Luther King au Nord et l’Abbé Grégoire devait prendre place à l’est (mais je n’ai pas eu le temps de l’installer), c’est simplement pour que les trois ethnies qui composent la population de St François se retrouvent dans ce lac de spiritualité, de convivialité, ce lac familial.

Amener les enfants de la commune à toucher à la terre africaine, c’est traduire la réalité philosophique qui est la nôtre. C’est traduire dans les faits ce qu’on veut faire et évidemment, cette concrétisation ne s’arrête pas simplement à ce voyage. Il faut aller au-delà, il faut construire, il faut rassembler pour que ce bien vivre ensemble soit une évidence.

Merci !

Délégation scolaire du Collège Macal de St François lors du Déjeuner de Pâques à la Diaspora Hôtel – Pâques 2019[/captionn

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